Scénario du film : Dévoilement de l’étrangeté

L’ambiance du film est donnée par le poème  »L’origine de la parole  » d’Yves Bonnefoy.

La lumière était si intense ! Réverbérée de partout, refluant des dalles et des murs, des voûtes même, des palmes, elle décolorait les êtres, les choses, brûlait leur ombre : rien donc en ce qui existait là, périssait là, n’indiquait plus qu’il y avait de la matière sous l’apparence, n’en accusait plus le hasard, on eût dit le présent sans fin, l’espace sans ici ni ailleurs, les essences seules à être dans leur ample bruissement clair d’air qui monte en vibrant au-dessus d’un feu.

Et je comprenais que l’été est le langage. Que les mots naissent de l’été comme laisse un serpent derrière soi, à la mue, sa fragile enveloppe transparente. Que ce n’avait pu être qu’au sud, dans les miroitements du sel sur le roc – et ces buissons ardents ! et ces grands orages, qui errent…- qu’on avait inventé les mots, et par eux l’absence ; qu’on avait rêvé la parole.[1]

Le film est construit en trois temps différenciés par le choix des musiques.

  • Premier temps
    • Musique de Wagner écrit à l’occasion de la naissance de son fils Siegfried
    • « Siegfried Idyll »
    • personnages  : le père, la mère, le bébé
  • Deuxième temps
    • Musique de Leos Janacek, Quatuor à cordes  » Lettres intimes », 2ème mouvement
    • personnages : la mère le bébé
  • Troisième temps
    • Musique de Pierre Boulez , Dérive 2
    • personnage : le bébé éveillé vers son monde
  • Quatrième temps
    • Musique de Pierre Boulez, Dérive 1
    • personnage : le bébé s’endort.

Premier temps

Wagner, « Seigfreid Idyll »

Ambiance jouissive, ronde de toute part.

Le film commence dans un paysage, très chaud, à midi, forte lumière, bruit de cigales.

On rentre dans une maison fraîche. Nous sommes extérieurs à la scène comme le père qui est extérieur à une scène où la mère est avec le bébé. Elle est torse nu pour donner la tétée, seins rebondissant, nouvelles formes de corps, plus rondes, nouveaux désirs sexuels du père.

« Accueille-moi intensément  mais distraitement,

Fais que je n’ai pas de visage, pas de nom

Pour qu’étant le voleur je te donne plus

Et l’étranger l’exil, en toi, en moi

Se fasse l’origine…-

[2]

Mais le père n’est pas invité par ce nouveau couple, monde inaccessible et attirant, les entourer,  les protéger et les laisser pourtant plein d’envie pour celle qu’il aime et ce qu’ils  vivent tous les deux

Oui par toi – arrêté

Au gué du ciel,

Foudre, robe entrouverte

Sur l’abondance de la terre aux fruits obscurs

[3]

Un baiser du père pour donner le rôle au bébé.

Seuls le bébé et la mère existent.

On remarquera que dans ce film, la mère n’a jamais le premier rôle, une absence d’elle-même qui permet à vivre pleinement l’ensemble.

Deuxième temps

Ambiance sur le même ton que le début et qui petit à petit va laisser venir angoisse, défaillance…

Tendresse, caresses, bercements

Tétée avide, bonheur des deux visages, bonheurs des deux corps

Oui, par le corps

Dans la douceur qui est aveugle et ne veut rien

Mais parachève

[3]

Puis visage de la mère qui se relève, regard au loin, main qui s’affaisse, bras qui tient moins bien, de manière imperceptible

Quelle pâleur te frappe, rivière souterraine, quelle artère en toi se rompt, où l’écho retentit de ta chute ?

Ce bras que tu soulèves soudain s’ouvre, s’enflamme. Ton visage recule. Quelle brume croissante m’arrache ton regard ? Lente falaise d’ombre, frontière de la mort.

Des bras muets t’accueillent, arbres d’une autre rive.

……………………………………………………………

La musique saugrenue commence dans les mains,   dans les genoux, puis c’est la tête qui craque, la musique s’affirme sous les lèvres, sa certitude pénètre le versant souterrain du visage.

présent se disloquent les menuiseries faciales. A présent l’on procède à l’arrachement de la vue

[4]

Troisième temps : Intériorité du bébé : Derive 1mots-bebe-couleur

Réalisation d’images en écoutant Dérive 1 (cf commentaire en bas de page ) et en fonction des mots suivants qui évoquent le monde du bébé.

Quatrième temps: Dérive 1

Le sommeil efface les sensations et les affects.

Passage de l’intériorité du bébé à son visage puis à une ambiance cosmique et universelle.

Finalement      [5]

C’est la dernière neige de la saison,

La neige de printemps, la plus habile

A recoudre les déchirures du bois mort

Avant qu’on ne l’emporte puis le brûle

C’est la première neige de ta vie

Puisque, hier, ce n’étaient encore que des taches

De couleur, plaisirs brefs, craintes, chagrins

Inconsistants, faute de la parole.

Et je vois que la joie  prend sur la peur

Dans tes yeux que dessille la surprise

Une avance, d’un grand bon clair : ce cri, ce rire

Que j’aime, et que je trouve méditable.

Car nous sommes bien proches, et l’enfant

Est le progéniteur de qui l’a pris

Un matin dans ses mains d’adulte et soulevé

Dans le consentement de la lumière

[1] Yves Bonnefoy, L’origine de la parole

[2] Yves Bonnefoy, extrait de « Deux barques », Dans le leurre du seuil

[3] Yves Bonnefoy, extrait de « L’épars, l’indivisible », Dans le leurre du seuil

[4] Yves Bonnefoy, extrait de « Théatre », Du mouvement et de l’immobilité de Douve

[5] Yves Bonnefoy, extrait de « Le tout, le rien », Début et fin de la neige

Présentation musicale « Dérive 1 et Dérive 2 », durée 15 mn

Dérive 1 : Composition 1984, création à Londres le 8 juin 1984, par le London Sinfonietta, dirigé par Olivier Knussen ; effectif : flûte, clarinette, vibraphone, piano, violon, violoncelle ; éditeur : Universal Edition.

« Je prends quelque fois un fragment d’une œuvre aboutie, explqiue Pierre Boulez, mais un fragment qui n’a pas été utilisé, ou que ne l’a été que très sommairement, et je le greffe, pour qu’il donne naissance à une autre plante. Ce sont des pièces qui sont des sortes entre des œuvres plus longues, et souvent, je m’y concentre sur un problème donné. »Lente et courte élégie pour six instruments, Dérive 1 dévoile l’approche singulière de la composition musicale qui a toujours été celle de Pierre Boulez, par transplantation, refontes et développements successifs ou parallèles (ce que le compositeur désigne volontiers sous le terme général de « prolifération »). Composée à partir d’une suite de six sons tirés de Messagesquisse et qui avait déjà nourri Répons, l’œuvre tire de ce modeste réservoir une suite de six accords inlassablement égrenés, accouplés et multipliés. L’œuvre prend la forme d’une lente marche inexorable et incertaine, où de perpétuels groupes de petites notes se superposent, se croisent ou se répondent, rebondissement souplement sur un fond harmonique en tenues (entretenues souvent par des trilles), donnant ici et là naissance à de longues arabesques mélodiques.

L’œuvre révèle deux parties. La première, marquée « très lent, immuable », déroule un tapis harmonique insensiblement mouvant, orné des délicates volutes formées par des groupes incessants de petites notes. De cette perpétuelle ondulation sonore émergent à distance irrégulière des notes d’appui qui offrent à l’oreille un pôle momentané et dessinent une ligne mélodique longuement étirée. Dans la seconde partie, qui présente un élargissement progressif du tempo auquel succède un resserrement ramenant au tempo initial, la mélodie prend le pas sur l’harmonie.

Alain Galliari, mars 2001

Dérive 2 : Composition 1988-1993, création (de la première version) à Milan le 21 juin 1990, par l’EIC, dirigé par Pierre Boulez ; effectif : cor anglais, clarinette, basson, cor, marimba vibraphone, piano, harpe, violon, alto, violoncelle ; éditeur : Universal Edition

Plus qu’aucun autre titre, Dérive exprime bien le principe de germination qui caractérise la pensée musicale de Pierre Boulez. Reprenant souvent un fragment d’œuvre ancienne qu’il greffe pour donner « naissance à une autre plante ».

Etude sur les périodicités, Dérive 2 explore de façon systématique les décalages rythmiques, les superpositions de vitesses différentes, les changements de tempi, en référence aux recherches menées sur le temps musical et la polyrythmie aussi bien par György Ligeti qu’Elliott Carter. « En réfléchissant à certaines pièces de Ligeti, écrit l’auteur, j’ai ressenti le besoin de me consacrer à un travail presque théorique sur le problème des périodicités … ; et j’ai pu découvrir des phénomènes rythmiques qui ne me seraient jamais apparus spontanément. »

En deux parties jalonnées par la signalétique sonore du cor bouché qui revient par trois fois, Dérive 2 entretient, dans une texture continue, des microcosmes de patterns (cellules) rythmiques et d’ostinatos paradoxaux trouvant dans la coda – extrêmement rapide en style de toccata- leur aboutissement final

Eurydice Jousse

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