La parole pensée par de grands auteurs littéraires

L’origine de la Parole

La lumière était si intense ! Réverbérée de partout, refluant des dalles et des murs, des voûtes même, des palmes, elle décolorait les êtres, les choses, brûlait leur ombre : rien donc en ce qui existait là, périssait là, n’indiquait plus qu’il y avait de la matière sous l’apparence, n’en accusait plus le hasard, on eut dit le présent sans fin, l’espace sans ici ni ailleurs, les essences seules à être dans leur ample bruissement clair d’air qui monte en vibrant au-dessus d’un feu.

Et je comprenais que l’été est le langage. Que les mots naissent de l’été comme laisse un serpent derrière soi, à la mue, sa fragile enveloppe transparente. Que ce n’avait pu être qu’au sud, dans les miroitements du sel sur le roc – et ces buissons ardents ! et ces grands orages qui errent…- qu’on avait inventé les mots, et par eux l’absence ; qu’on avait rêvé la parole

Yves Bonnefoy, (1987), Rue Traversière et autres récits en rêve, Gallimard

Variation sur la parole

(1) Des Forêts, Louis-René, (2001), « Pas à pas jusqu’au dernier », Mercure de France.

La parole détournée

(2) Des Forêts, Louis-René, (1946), « Le Bavard », Gallimard, 1973.

Conscience de son identité par la parole

(3) Celan, Paul, (1983), « Entretien dans la montagne, Verdier, 2001.

Souffrance pour sortir de l’impasse du silence

(4) Henry, Michel, 2002, « Parole du monde, parole de la vie », in Paroles du Christ, Seuil.

La promptitude d’éloquence

(5) Montaigne de, Michel, « Du parler prompt ou tardif », in Les essais, 2002, Arléa.

L’espace entre deux êtres en communiquant

(6) Ziegler, Martin, (2002), « Vers un jour de buis », in Pas n°1, revue, L.Mauguin.

Communauté, sexualité et parole

(7) « Bintou », chez Acrobates, court métrage de République Centre Africaine.

Variation sur la parole

Dans « Pas à pas jusqu’au dernier », Louis-René des Forêts nous fait vivre ses écrits comme une parole, la parole a été la recherche de sa vie, elle a été sa préoccupation essentielle. Ce texte qui jaillit des profondeurs introuvables, est vivifiant, dense de l’essentiel. Bien qu’il concerne le temps juste avant la mort, il est particulièrement approprié à une réflexion sur le monde prénatal et l’émergence de la parole.

L’énigmatique, l’indéterminé, l’informulé ; ces formes négatives montrent que cette période échappe à toute désignation verbale. Le droit chemin n’est pas forcément le bon. Le droit chemin est une pensée organisée par une logique discursive, certainement peu efficace pour notre domaine. L’absence d’un droit chemin provoque une inflation de pensées qui sont toutes valables et en même temps aucune plus pertinente que d’autres car cette période est impensable. « Cette apparente carence du langage amène à en user plus que de raison et comme pour y pallier à verser dans une prolixité nébuleuse ».(1)

« Toujours ces ‘pourquoi’, ces mêmes ‘pourquoi’, ces ‘pourquoi’ harcelants qui jalonnent le chemin et s’y multiplient sous maintes formes sans jamais recevoir de réponse, à croire qu’ils s’en désintéressent, que leur fonction n’est pas d’en obtenir, mais d’occuper le terrain et d’y exercer un pouvoir d’autant plus coercitif que le sujet questionné n’est pas en mesure de répondre à la demande. Ces pourquoi restés en suspens ont au premier regard le sens d’une défaite en ce qu’ils semblent faire le jeu de l’adversaire, mais aussi bien et d’avantage d’une revendication du droit à l’ignorance, sur laquelle se fonde une entreprise toute entière tournée vers l’inconnu, conditionnée par le hasard, délibérément sourde, sinon hostile aux leçons du savoir dont on ne peut nier cependant qu’en dépit de sa volonté de rupture elle demeure tributaire. »(1)

« La langue relie ce qu’elle distingue ».(1)

« Ce ne sont que des paroles en l’air ! »… « La parole, fût-elle mal maîtrisée ou même irréfléchie, a parfois une vertu apaisante et celui qui l’a prise la ressent comme une délivrance, ne lui apporterait-elle aucune qui soit décisive, mais c’est assez pour qu’on ne la condamne pas à la légère. »(1)

Parler est un instinct de vie, parler pour cela s’oppose à la raison. Qu’est-ce qui déclenche cette force de parler ? Une promesse de rencontrer l’autre. La raison n’est pas l’élan de la rencontre mais elle en permet la continuité en protégeant l’être dans la relation.(1)

La parole détournée

« J’avais envie de parler et je n’avais absolument rien à dire »(2). Ce bavard ne sait plus ce qu’il a à dire et comment le dire mais il a besoin d’être avec l’autre dans sa propre parole. Celui avec qui il est, a cessé d’espérer. Le bavard quand il s’arrête, a un sentiment de perte qui lui revient car la parole n’a pas joué son rôle de rejoindre l’autre, son discours au contraire, encombrait la perte et le vide. Parole qui ne véhicule plus rien. Le bavard consume son énergie dans sa parole. La parole narcissique qui enveloppe le bavard, ne transforme pas sa fragilité narcissique, elle la maintient, l’aggrave.

« tous ces mots sans vie qui semblent perdre jusqu’au sens de leur son éteint » (2)

Conscience de son identité par la parole

La poésie est la seule écriture qui parvienne au cœur de l’être à la condition que le lecteur fasse entendre une voix intérieure car les sons donnent du volume au corps ; les sons qui résonnent, donnent le « je ». Les mots du poème contiennent une voix. « le poème veut aller vers l’autre, il a besoin de cet autre, il a besoin d’un vis-à-vis »(3). Les mots poétiques tirent à la lumière de la conscience l’identité comme l’enfant qui se met à parler. L’enfant qui découvre la magie de parler, entend sa voix qui en même temps, est entendue et comprise. Grâce à cette parole échangée, l’enfant construit sa conscience au monde par une pensée qui s’ajuste à la réalité. L’enfant découvre par la pertinence de sa parole, son ajustement au monde et une sensation d’une présence au monde. Au départ, la pensée contient une voix comme la poésie. La parole construit l’intériorité en lui donnant un corps qui apparaît capable de rester sans danger face à l’autre. N’y a t il pas que la parole qui crée l’unité à un instant en présence de l’autre ? ni la pensée, ni la lecture, ni l’écoute ont ce pouvoir d’unification. Procédés exigeants où l’ensemble de la personne est tendu dans ce qui est dit vers l’autre. L’unité se vit avec l’autre nécessairement.

Souffrance pour sortir de l’impasse du silence

La souffrance est un état où la parole est absente et pourtant c’est parfois le passage obligé pour accéder à une parole vivante. « Seule la souffrance nous permet de connaître la souffrance » « La souffrance s’éprouve elle-même » (4)

‘Je souffre’ peut-être une parole sur la souffrance, celui qui parle ne se sent pas impliqué dans l’ensemble de son être mais la souffrance est alors un mal extérieur. « Tout autre est la parole de la souffrance ». « Faisant fi de toute signification aussi bien que des signes écrits ou oraux qui sont ses ‘porteurs’, la souffrance nous parle en elle-même, sans sortir de soi »(4)

En clinique, il est fréquent qu’un enfant qui ne parvient pas à habiter sa parole, trouve une issue en passant par une phase de souffrance. Habituellement, cet enfant ne parvient pas à nommer son émotion, sa parole est vide de lui-même. Lorsqu’il traverse un état de souffrance, (souvent c’est un après coup d’un traumatisme précoce), il ne peut rien en dire. Il vit un état de souffrance qui ne donne aucun mot car ce vécu est trop proche de l’essentiel de l’être. Mais la communication continue avec le thérapeute. Pourquoi après cette traversée du désert, l’enfant avec son thérapeute, découvre progressivement une parole teintée de son émotion et donc de son être ? Quel est le rôle du corps du thérapeute, de la voix du thérapeute ?

La promptitude d’éloquence

Quelques siècles auparavant, Montaigne développe autrement ce thème de la parole (5) Il oppose ceux qui ont la facilité et la promptitude d’éloquence et ceux qui ont une parole préméditée et élaborée. Il relie l’esprit et la promptitude et rapproche le jugement d’une parole posée et lente. Montaigne valorise une parole gaie et libre opposée à une parole préméditée et laborieuse. Dans ce texte, Montaigne applique la forme qu’il défend dans le contenu. Il dit par exemple pour nous faire vivre l’ennui d’une parole trop élaborée : « Des ouvrages qui puent l’huile et la lampe, pour certaine âpreté et rudesse que le travail imprime » ou encore « la sollicitude bien faire et cette contention de l’âme trop bandée et trop tendue à son entreprise la mettent en rouet »

Il développe aussi que l’absence de maîtrise de la parole lui donne sa qualité. « (la parole) elle demande à être non pas ébranlée et piquée par ses passions fortes..elle veut être non pas secouée, mais sollicitée ; elle veut être échauffé et réveillée par les occasions étrangères, présentes et fortuites. Si elle va toute seule, elle ne fait que traîner et languir. L’agitation est sa vie et sa grâce ». Dans sa conclusion, il insiste en montrant que ce qui lui échappe à plus de valeur que ce qu’il chercherait avec volonté.

Il termine en valorisant la parole à l’écrit : « Ainsi les paroles en valent mieux que les écrits, s’il y peut avoir choix où il n’y a point de prix » « L’occasion, la compagnie, le branle même de ma voix tirent plus de mon esprit que je n’y trouve lorsque je le sonde et emploie à part moi ».

Communiquer et l’espace entre deux êtres

« tout en souffrance
te nourrira
à ce terme désœuvré
sa vacance de neige
l’ouverture entre deux mains »

Ce poème de Martin Ziegler (6), m’a donné l’idée qu’il serait impossible de parler à quelqu’un avec les deux mains immobiles de par et d’autre de l’espace dessiné par les deux personnes qui se parlent. Ce geste aurait pour conséquence de marquer l’infini fossé entre deux êtres. Pour rejoindre l’autre et rester soit même, l’espace doit être habité soit par le mouvement des mains, soit par une expressivité du visage, soit par des voix sonores. Je pense que nous sommes sensibles à ces différents paramètres selon les personnes, selon les moments etc. Ainsi parfois, nous serons plus ouverts à la mélodie de la voix, d’autre fois, aux mouvements des mains ou à l’expressivité du visage. Cette attention peut-être portée différemment au cours d’une même conversation.

Communauté, sexualité et parole

Bintou est un court métrage qui raconte la vie dans un village de Centre Afrique. On remarque facilement que les mains et la parole ont un rôle essentiel dans le fonctionnement de la communauté. Le travail manuel est la plus fréquente des activités des habitants, les repas sont pris avec les mains. La parole a une place majeure dans la vie sociale, le contrat est oral, il n’y a pas de trace écrite, la transmission est aussi orale. Ces remarques sont bien connues. Or ce qui m’a semblé pertinent, est le rapprochement suivant : la parole est plus librement habitée par la sexualité et en même temps les mains et les bras occupent beaucoup plus l’espace entre les deux personnes qui se parlent. Ce rapprochement me fait dire que grâce à ce mouvement amplifié des bras et des mains dans l’espace inter-corporel, la parole peut, face à l’autre, extérioriser sans danger ce qui est le plus intime. (7)

 

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