Repères psychopathologiques de départ

La question de l’émergence du langage est une aporie

 Introduction

  • Bonnefoy, Yves (2002), Sous l’horizon du langage, Mercure de France. 
  • Bonnefoy, Yves (1992), L’arrière-pays, Poésie-Gallimard.

On peut décrire notre contact au monde de deux manières. Une approche partielle où l’attention est portée sur un élément ou sur un thème (le rythme, la vocalise, le regard, les mouvements…), la pensée est  analytique et crée une tendance au contrôle, elle est aussi réductrice mais permet de faire évoluer un axe. Puis dans un second temps, il est favorable d’avoir une approche globale de la situation ;  la métaphore serait une vue d’un paysage en lançant le regard au delà de l’horizon pour avoir un surplomb. ‘vivre dans un élan la coprésence de plusieurs choses‘. Dans cette attitude, il n’y a plus de maîtrise mais par contre cette perception globale peut offrir l’occasion de découvrir quelque chose de nouveau en soi. Ces deux modes de contact ne font pas appel aux mêmes procédés psychiques. La pensée analytique, contrôlée, est construite sur la force de  la représentation qui lui donne sa pertinence par contre une approche globale met en mouvement des processus psychiques antérieurs à toute pensée. Grâce à ceux-là, il faut tenter de ne pas tout organiser en sens mais laisser une manifestation du hasard.

En recherche, le moins courant est de permettre la deuxième situation, une approche globale. Le souci de PILE est de s’approcher au mieux d’une situation globale où la globalité passe par l’analyse de l’interaction des facteurs qui participent à la formation de la parole et non des facteurs eux-mêmes. 

Cette période d’étude avant le langage, par sa complexité  nous impose humilité dans sa compréhension. Mais en réalité, cette limite que le bébé nous impose dans notre prétention de traduire les processus en représentation produit en nous un mouvement incessant nourri par le désir de la rencontre jamais complètement réalisable du monde du processus et de celui de la pensée.

Cette rencontre se situe plus du côté de l’être et d’un vécu partagé que d’une histoire incarnée. Cette lisière est un espace où une évidence commune peut s’imposer. La lisière entre processus et représentation est toujours dynamique, la notion de possession n’a pas lieu, le mouvement du processus nous place plus dans la relation qu’en soi avec son histoire possédée. Cette lisière renouvelle le symbole pour qu’il ne soit pas étouffé par le fantasme et l’imaginaire. ‘Le fantasme transformant tout en indice, substituant, au mystère de ce qui est, la matérialité opaque et déserte de l’énigme.’

Il est classique de considérer que la relation de la mère à son bébé est organisée par une parole qui est habitée en son cœur par un tiers, le père en général. De manière  plus ontologique et fondamentale, le bébé échappe à des représentations simplifiées, intéressées et manipulatrices, parce que la mère et le père  savent qu’ils sont  en train de transmettre l’essentiel, quelque chose de commun et d’indéfinissable qui nous rassemble dans cette première transmission. Cet angle  n’oppose plus père et mère dans une triangulation, mais renvoie au loin l’histoire personnelle de chacun pour protéger l’être du bébé et poser le fondement de la parole. 

L’attention prêtée au processus plus qu’à la représentation guide en nous un respect de l’être du bébé pour éviter qu’il devienne un objet de recherche.

Une connaissance relative ou la connaissance du processus

 Il faut être conscient qu’on ne parviendra jamais à expliquer l’émergence du langage, autrement dit, on ne parviendra jamais à expliquer avec un raisonnement logique le vécu avant le langage qui ouvre sur le langage. La représentation ou la pensée ne parviendront jamais à atteindre ce vécu archaïque, sinon ce serait l’arrêt de la psyché. Nous sommes toujours en mouvement pour tenter de dire ce qui nous habite et dès le début de la vie, le bébé est inscrit dans ce mouvement de tenter de donner du sens à l’indicible. Ce mouvement qui est la vie, nous met toujours en passage entre ces vécus indicibles déjà dépassés et la pensée qui n’atteint pas son but. Cela signifie qu’il n’y a pas d’origine, pas d’avant, tout a toujours commencé, il faut saisir un processus en route. Ceci entraîne qu’on ne s’intéresse pas à l’analyse d’un  facteur dont on pourrait comprendre la quintessence et l’influence dans l’ensemble du processus. Ceci est impossible puisque cela relève d’une représentation, par contre notre analyse repose sur des comparaisons, des concordances, des convergences, des divergences, des synchronisations, des interactions. Cela signifie qu’il faut toujours au moins deux facteurs à la fois, par exemple : la voix de la mère  et les mouvements des mains et des pieds du bébé. Ceci revient à dire que nous sommes toujours dans une connaissance relative ou que nous nous intéressons au processus.

Volume intersubjectif

Pour penser le début de la vie du bébé, habituellement, soit nous nous mettons à la place de la mère, soit à la place du bébé, soit nous nous projetons dans un état assez indéfinissable qui est appelé parfois « fusion ». Ce projet vous invite à nous décentrer, c’est-à-dire à n’être ni la mère, ni le bébé ni dans cet état fusionnel, mais de porter attention sur cet espace entre deux corps comme le bébé le fait à tout instant.

Le bébé  a une attention portée dans l’espace entre son corps et celui qui est avec lui. En étant sensible aux mouvements des mains et aux voix pour construire des repères, le bébé construit ses repères en percevant la forme et l’organisation de l’espace. Il est fondamental de se souvenir que le bébé investit l’espace uniquement parce qu’il est porté par l’amour de la personne qui construit la relation. 

Cet espace  existe et prend de multiples formes par le fait de communiquer : son existence est basée sur l’expressivité des visages, le mouvement des mains, la circulation des regards et celle des voix. A la période qui nous intéresse, cet espace ne doit pas être considéré uniquement comme un espace de pré-communication entre deux êtres mais comme l’espace dans lequel le bébé se sent exister et se construit en posant des repères qui donnent un début de sens à sa vie. Il est intéressant de remarquer que l’adulte et le bébé sont à la périphérie de cet espace à analyser, cet espace est vide en soi, il est occupé et défini par l’interaction excessivement complexe de mouvements qui s’entrecroisent et qui stimulent tous les sens : l’ouie, la vision, le toucher, la motricité. C’est ce statut très particulier de cet espace qui oblige de penser à un niveau très abstrait. Comme le bébé, le chercheur doit faire appel à deux qualités pour tirer une connaissance de cet espace : une grande capacité d’abstraction et une sensibilité à la circulation des émotions.

Remarque : il est intéressant aussi de se tourner vers l’art asiatique où le repère n’est pas l’objet mais l’espace entre les objets, l’espace perçu a un nom ‘ma’. Le Japonais va percevoir la forme et l’organisation de l’espace.

L’ensemble des repères que le bébé construit dans l’interaction, construit une sémiologie de l’affect. De la place du bébé, cette sémiologie ne décode pas une relation entre deux personnes, mais  concerne l’ensemble du couple formé par le bébé et son interlocuteur comme un système unique. L’autre est indifférencié, faisant partie d’un système que vous pouvez visualiser comme le volume entre les deux protagonistes. Au cœur de ce volume et sur sa surface, le bébé ne cesse de décoder ce qui se vit.

Le volume qui est intersubjectif pour celui qui est en communication avec le bébé, est en fait l’espace générateur  de la personnalité du bébé et de sa future relation. Cet espace est vécu par le bébé avec autant d’intensité que ce qu’il ressent dans son corps.

Nous maintenons le terme de « volume intersubjectif » car c’est la source de la parole, intrinsèquement intersubjective. Ce volume intersubjectif existe aussi quand le bébé est seul quand il bouge ses mains ou quand il joue avec un objet, puisque ce volume n’est pas lié à une relation.

Remarque : Quand la mère s’adresse à son petit enfant qui découvre le langage, en disant « maman » ; elle se décentre et se place dans cet espace pour être moins loin de son enfant. Quand l’enfant qui découvre le langage se nomme par son prénom au lieu d’utiliser le « je », il est lui aussi dans cet espace pour être plus proche de sa mère.

Dans le même ordre d’idée, nous ne nous  intéressons pas à l’intériorité des parents, il n’est pas question de chercher une cause psychique à une qualité d’interaction entre le bébé et ses parents. Cela revient à ne pas violer une caractéristique de la parole : la parole existe pour ne pas exposer l’intériorité

Style d’interaction

Il existe un style d’interaction entre un bébé et ses parents. Ce style d’interaction signe la qualité d’échange et l’espace intersubjectif. Ce style d’interaction est sur plusieurs modes. Il est classique aujourd’hui de dire que le bébé construit ses repères par un traitement de l’information intermodale. Ce projet est bâti sur cette idée majeure. 

Il est important de définir et d’étudier les facteurs qui permettent une bonne circulation :

  • la qualité de l’intermodalité doit être assurée. Par quels facteurs ? rythme, vitesse, accélération…
  • la qualité de la circulation qui passe par l’imitation de facteurs intermodaux  entre mère et bébé : rythme, vitesse, accélération…?

Il est connu aujourd’hui que ce qui est assimilable par le bébé doit être dans une continuité mais un peu différent. Comment évolue au cours des mois la part de continuité et la part d’indépendance créatrice du bébé. 

Un manque de continuité dans la voix de la mère rend sans doute  plus compliqué la construction du système de repères du bébé mais en même temps la voix doit être riches de variations pour faciliter l’analyse de l’affect.

Ce n’est pas tant le rythme, la vitesse l’accélération qui intéressent mais c’est la qualité de circulation entre modes, entre personnes et au cours du temps

Contact au monde du bébé

Le bébé ne perçoit pas le monde comme nous, il n’utilise pas de la même manière ses différents sens. 

Pour travailler sur ce projet, il est important d’imaginer la qualité du contact du bébé avec son environnement.

  1. Hall Edward T, (1966), « La dimension cachée », Point, 1971.
  2. Murray Schaffer, (?), « Le paysage sonore », J.C. Lattès.
  3. Carpenter Eddmund, Varley Frederick, et Flaherty Robert : Eskimo, Toronto, University of Toronto press, 1959

Les repères sont construits sur des rapports

Les ressemblances entre l’eskimo et le bébé sont nombreuses à propos de la construction des repères dans l’espace et des repères qui seront le fondement de la parole. La gestion du monde perceptif de l’eskimo a des points en commun avec celui du bébé.

Les Esquimaux s’orientent dans l’espace en utilisant différemment leur sens, la vue n’est pas le sens prioritaire pour se repérer. Arnaud Tortel qui a fait plusieurs expéditions en Arctique, raconte la sensation bizarre qu’il a ressentie après avoir marché plusieurs jours dans un environnement entièrement blanc sans ligne d’horizon. Notre civilisation  nous a appris à construire l’espace autour de nous avec des repères visuels comme la perspective, les contours. Eddmund Carpenter qui avec son équipe a fait une expédition chez les Aivilik écrit ‘les repères ne sont pas constitués par des objets ou des points véritables mais par des rapports ; rapports entre la netteté des contours, la qualité de la neige et du vent, la teneur de l’air en sel, la taille des crevasses’.

Est-ce que le bébé n’a pas les  mêmes processus de repères : 

  • L’ouïe : rapport des modulations de la voix.
  • Le toucher : rapport de tonicité du corps de la mère, rapport du rythme de la marche
  • La vue : rapport des contours du visage, rapport des directions des sourcil

Cela signifierait qu’au sujet de la vue, l’important est dans le rapport des éléments : on ne cherche pas à savoir ce que le bébé voit mais ce qu’il met en rapport dans son mouvement de regard.

Espace dynamique dans l’instant au détriment de l’information

‘Contrairement au visuel, l’espace auditif n’est pas focalisé, c’est une zone sans frontière fixe, l’espace est créé par la chose elle-même et non son contenant (la neige, un son). C’est donc un espace dynamique qui a chaque instant crée ses propres dimensions.’(3) Pour les esquimaux comme pour le bébé, l’espace n’est pas statique, non seulement l’espace mais rien n’existe comme posé pour le bébé. La représentation qui n’est pas là, n’arrête pas un sens. Le bébé se construit uniquement avec des processus en mouvement.

Ainsi l’esquimau peut couvrir des centaines de kilomètres à travers des solitudes visuellement indifférenciées. Les Aiviliks vivent plutôt dans un espace olfactif et acoustique plutôt que visuel. Le vocabulaire est plus riche dans ce domaine. Les yeux fournissent au système nerveux une beaucoup plus grande quantité d’information que l’ouïe et selon un débit beaucoup plus rapide. A nous promener dans Paris, l’ouïe pour se repérer ne suffirait pas contrairement à l’exigence de repères sur  la banquise.

Notions de limites pour le bébé

Quand les repères sont plus basés sur le sonore que sur  le visuel, les limites entre l’individu et l’environnement sont moins nettes. Effectivement, le bébé a de toute façon une relation au monde où il n’existe pas de manière indépendante. Le son qui circule et qui crée l’espace a une tendance à rendre  les limites  plus mouvantes et plus indéfinies.

Expérience tactile

Au début de la vie, les expériences tactiles et visuelles de l’espace sont intimement liées. Le bébé prend avec les mains, porte à la bouche et en même temps concentre son regard. Puis le monde tactile est subordonné au monde visuel. Il faut distinguer un toucher actif qui apporte plus d’information à un toucher passif. On peut peut-être considérer que la voix qui touche la peau, est un toucher passif.

Le monde du bébé est orienté par l’ouïe, l’odorat et le toucher pour évoluer vers un monde orienté en priorité par la vue. On peut s’attendre à ce que l’ouïe joue un rôle primordial. Mais le mode visuel joue un rôle déterminant dès le début de la vie, sans doute par une gestion très différente de celle utilisée ensuite quand la représentation existe

Un bébé toujours actif

Quand vous imaginez un bébé en train de percevoir le monde, il faut maintenir l’idée qu’il est toujours actif, le bébé est un sujet actif dans sa perception. Si un mouvement, une couleur, une sensation sont enregistrés et peuvent s’imprimer en lui c’est parce qu’il a lui-même activé quelque chose. Un bébé ne reçoit pas le monde passivement. L’énergie qui ouvre la fenêtre au monde pour éclairer son intériorité et pour commencer à comprendre son environnement est l’affect. Au début de la vie, le bébé vit essentiellement l’affect dans la relation. Ainsi avec la palette de couleurs qui se déploient du plaisir au déplaisir, le bébé organise un contact avec le monde de manière active.

Une bonne illustration est l’existence des cellules externes cilliées qui affinent l’audition de manière active en créant des otoémissions qui de plus sont très nombreuses à la naissance

Les processus d’appropriation nécessaires à la parole

Il est évident à chacun que les précurseurs du langage prennent forme et s’organisent dans l’interaction mais il faut aussi un temps d’appropriation où le bébé seul construit une source de la parole.

Le bébé est bien, ce qu’il vit est en dehors de la conscience. Cela revient à dire que si le bébé savait parler, il ne pourrait pas dire ce qu’il a vécu. Ces moments sont organisés essentiellement par du processus pur. Cette expérience serait une expérience de l’être pur.

Le bébé accepte la trace d’une expérience avec l’autre ou de son expérience avec un objet. La meilleure illustration est dans deux films montrés au  symposium de Budapest en 1996, « du corporel au psychique », Films tournés dans la pouponnière de Loczy. « Que le bébé reste acteur de son développement, soins protecteurs et thérapeutiques au quotidien dans l’accueil du jeune enfant »

Joco, 5 mois, « activité ».

Ces films sont tournés dans une pouponnière, les puéricultrices ont une attention portée aux enfants différente de celle que l’on attend d’une mère.

Joco est un indépendant, il vocalise peu. Il ne pleure pas ou n’envoie pas un cri lorsqu’il ne parvient pas à attraper un objet. Il développe seul au contraire l’exploration de son corps et de ce qui l’entoure. La vocalise est déjà un son porté vers l’extérieur qui attire l’autre et favorise la relation. Dès cinq mois, certains bébés vocalisent et par là-même sont plus dans la relation ou au contraire d’autres, comme Joco, ne vocalisent pas et ont une attention plus portée vers ce qu’ils font. Cela ne signifie en rien que Joco n’est pas en train de construire une future parole.

Joco parfois a son attention attirée par les cris d’un autre enfant, son regard se dirige alors au loin, il ne maintient pas longtemps son regard car sa vue n’est pas suffisante. Par contre la distance que les mains peuvent explorer, correspond au champ possible du regard. La coordination main/regard lui permet de s’exercer à suivre une cible même si au début, l’attention n’est pas bien dirigée et peu constante. Seul sur le tapis, Joco s’approprie par le plaisir ses expériences psychiques. À 5 mois, il nous montre que lesprocessusd’appropriation ont pour moteur la coordination des mains et du regard. Les processus d’appropriation sont des formes en mouvements marquées de vécus psychiques complexes et teintées de sensations et d’affects.

Joco nous montre aussi que les mains permettent de construire la continuité du regard sur une même cible. Le regard est extrêmement labile, par contre la préhension des mains a plus d’inertie, ainsi la continuité de sensation de l’objet attire à nouveau le regard vers les mains. Il faut comprendre que vient s’intriquer deux processus : l’appropriation et la continuité qui donne l’appropriation de la continuité. Le bébé est capable de regarder longuement soutenu par le visage de l’adulte mais dans cette expérience, il découvre que seul, il peut regarder sur un temps plus long.

Au cœur de ces deux processus, Joco découvre la perte de l’objet quand celui-ci n’est plus à sa portée et surtout la capacité soit de récupérer l’objet grâce à une pensée qui explore l’espace soit à penser à autre chose.

Est-ce que Joco ne nous montrerait pas que ces deux processus sont des éléments fondateurs de la parole : appropriation psychique du corps et appropriation de la continuité ?

Au début de la vie, les bras et les jambes ont une fonction équivalente, ils sont au service de l’appropriation des formes circulantes qui constituent le corps psychique qui lance la parole.

Les processus d’appropriations et la trace

« En japonais, est temps tout ce qui trace. Le temps dans le lieu est tout ce qui est trace. Et toute trace se renforce et renforce la Force qui laisse la Trace dans l’Etre. Cette trace est devenue Site » (Pascal Quignard, Sur le jadis)

« les moments d’être avec un autre sont narratifs » (Paul Ricœur) 

Le bébé intègre une trace (autrement dit : il déclenche des processus d’appropriation) quand il est en contact avec le monde. L’attention est alors en fonctionnement.

Ce qui se joue au début de la vie n’a pas de sens au niveau de la représentation par contre la trace existe au niveau du processus. Cette trace du début de la vie est le fondement de la vie, elle ne doit pas être oubliée et elle doit être transmise à la génération suivante. Or c’est parce qu’on est sur le mode du processus que cette trace n’est jamais oubliée et toujours transmise car elle est incompréhensible. Ainsi dans ce premier temps de la vie, est sauvé le fondement inexplicable.

C’est parce que cela n’a pas de sens que chaque individu dans une lignée peut s’approprier et intégrer ces processus dans la spécificité d’une histoire. C’est ce premier langage qui reste inoubliable, marqué dans le corps. Un sens est donné par chacun ensuite, mais qui ne transforme pas pour autant les traces premières (sauf en thérapie). Le fondamental est transmis sans que cela soit une violence insoutenable puisque cela ne sera jamais complètement atteint par la conscience. Si les fonctionnements du corps sont entravés par des vécus psychiques inassimilables durant les interactions psychiques, les processus d’appropriation sont empêchés et la parole ne peut pas émerger. Ce qui caractérise la parole est l’appropriation de soi dans le premier moment de la vie. Par contre, on peut penser dans un corps qui ne nous appartient pas. 

Ensuite, la parole transforme les traces trop prégnantes des parents, pour que l’identité se construise.

Le moteur du système de sémiologie de l’affect : l’éprouvé comodal

Pour un adulte, imaginons un échange où est énoncé qu’une seule idée affective. L’affect est énoncé au début  dans une fraction de seconde, les mots ensuite sont plus lents à s’articuler que l’affect. Les mots sont redondants par rapport à l’affect. Au contraire chez le bébé, il n’y a pas ce décalage, l’affect est instantané.  C’est une idée très importante de comprendre que les mots sont parfois assez indépendants de l’affect. Et si la voix accompagne pourtant de manière subtile les mots avec une bonne sémiologie de l’affect, c’est sans doute parce que cela repose sur d’autres processus comme une base toujours présente.

Le bébé dès le début de la vie construit une sémiologie de l’affect dont la qualité promet ou non l’accès à la parole. Cette sémiologie de l’affect reste opérant tout au long de la vie, on peut le comprendre comme l’articulation entre l’affect et la pensée. Au début de la vie cette connexion affect-pensée correspond à la connexion entre  les affects et l’ensemble complexe des processus,  moteur de la sémiologie de l’affects. Cela revient a  attribué à ‘pensée’ un sens plus large englobant un système de processus.

Quand le bébé construit une sémiologie de l’affect, il ne se dit pas : ‘c’est comme il y a une minute, je comprends là que ma mère est en colère’. Le système ‘pareil/pas pareil’ doit être rejeté sinon le système de sémiologie ne s’enrichirait pas, ‘c’est comme’ provoque une situation bloquée. De plus la sémiologie de l’affect ne se construit pas sur des représentations (ce que je vis est de la colère) mais sur la nature du lien des différences vécues. Faire des catégorisations d’affect reviendrait à travailler  au niveau de la représentation, alors qu’il faut repérer une bonne circulation et une bonne cohérence. Comme nous l’avons déjà abordé, cette circulation efficace vient d’une bonne résonance avec la mère et d’une bonne intermodalité, tous ces caractères marquant le fonctionnant de l’éprouvé comodal. 

L’éprouvé comodal qui se construit dans la relation est le moteur de cette sémiologie de l’affect.

L’éprouvé comodal est un système dynamique, où l’information est traitée sur un mode ‘c’est presque comme’, en réalité avec beaucoup plus de précisions et de complexité que cela. On fait l’hypothèse que l’outil mathématique est le plus approprié pour s’approcher du fonctionnement du système de sémiologie de l’affect.

L’éprouvé comodal gère l’articulation de l’affect et de l’émotion avec la pensée dans la parole adressée à l’autre. L’éprouvé comodal est déclenché dans la relation. Il doit être pensé  toujours en mouvement et cet éprouvé comodal  n’a de sens que dans l’épaisseur de son histoire. Cette histoire est avant tout relationnelle sur un mode corporel, émotionnel et perceptif. Cet éprouvé comodal est transformable en fonction de la relation et de l’évolution de l’être, et en même temps marqué de l’ensemble des processus remaniés au cours de l’histoire et parfois intouchable après l’organisation psychique par la représentation.

Penser autrement les mouvements, la voix et le regard

Nous partons du principe que les jeux de regards, de paroles et de mains participent aux précurseurs du langage. En réalité, il y a deux champs de travail, l’un concernant l’analyse du mouvement l’autre des sons. Effectivement, nous montrons que le regard doit être associé au mouvement.

Les mouvements

Pourquoi bougeons-nous les mains quand nous parlons ? Sans doute les mouvements des membres participent de manière essentielle à  la communication, et ceci se met en place dès le début de la vie. Les mains sont expressives et protectrices quand on tente de faire passer un message dans un échange. Elles ont sans doute un rôle fondamentale jusqu’alors masqué par l’usage familier que nous en faisons. Elles interviendraient à trois niveaux :

  • les mains déclenchent l’enveloppe motrice (il faut se visualiser les linéaments de Klee et imaginer que cette circulation va aussi à l’intérieur, ce qui correspond aux nœuds dans le ventre quand on parle à quelqu’un)
  • le mouvement des mains permet au bébé d’expérimenter un mouvement qui s’éloigne et qui revient vers lui. Le bébé expérimente des boucles de retour, mouvements structurants pour organiser la personnalité. 
  • les mains, par l’éprouvé comodal, fait éprouvé que la voix nous appartient.  Cette idée est évoquée ci-dessus.

Remarque : le doigt pointé

On connaît l’importance fondamentale chez un enfant quand il pointe avec son doigt. Lorsque l’enfant commence à pointer son doigt en s’adressant à un autre, cela signifie qu’il a conscience qu’il existe une même réalité. La parole est en même temps la preuve et le moyen que l’on partage une même réalité. Dans la mise en place de la parole, le fait qu’un enfant pointe est l’indice que la parole est dans la réalité.

Dans ce protocole de recherche, on s’intéresse à la période avant que l’enfant pointe avec le doigt. Quand les bras et les jambes sont encore  les moteurs de processus psychiques précurseurs du langage.

La voix

Pour un bébé,  la voix n’a pas comme premier rôle de porter du sens mais bien d’autres fonctions :

  •   La voix fait vivre dans l’instant un espace.
  •   La voix joue un rôle de contact sur la peau en continuité avec la vie in utero.
  •   La voix par sa grande variation est un matériau idéal pour que le bébé l’analyse  selon des rapports. 
  •   La voix participe au jeu d’interactions, le bébé mobilise sa mère et lui fait vivre ses affects et son intériorité. Le bébé aurait pour matériau pour exprimer son affect un matériau riche en voyelle qui ouvre une circulation plus libre de l’affect.

Un pont entre le mode tactile et le mode auditif

Les sons de 0 à 300hz peuvent être perçus de manière tactile par les terminaisons de la peau sensibles à la pression, qu’on appelle organes de Pacini. Ces organes intracutanés ne perçoivent pas au-delà de 300hz. Le seul lien que l’on peut faire entre ces organes et l’oreille est au niveau de l’embryogenèse : l’oreille interne provient chez l’embryon d’un épaississement localisé de l’ectoderme qui est le tissu qui plus tard donnera la peau et ses annexes. Si ces sons graves sont intenses, ils peuvent faire vibrer les os, les viscères, les tendons. Ces sensations engendrées s’ajoutent dans les centres nerveux du tronc cérébral, à celles fournies par l’oreille. 

Le regard

Avant tout, dans une relation bébé-adulte, le regard permet le contact : la situation est binaire. Le bébé par la qualité de son regard se contacte ou non.  Le contact doit être enregistré au même titre que les mouvements et les vocalises sont analysées. 

Si nous partons du principe que le bébé ne peut construire un système de repères qu’avec des rapports et des mouvements :

  • Soit quelque chose est en mouvement : visage de la mère, main etc., le bébé peut le percevoir
  • Soit la chose est immobile dans ce cas, le bébé bouge les yeux,  les yeux agissent pour donner du mouvement à l’objet immobile.

Le regard du bébé ne fonctionne pas au niveau de la représentation mais au niveau de la forme et du mouvement. Soit la forme est en mouvement soit le regard du bébé met en mouvement la forme. 

Donc on peut intégrer l’analyse du regard à l’analyse des mouvements.

Le rôle fondamental du regard avant l’émergence de la parole est la segmentation des images qui promet le traitement de l’information. 

Bonnefoy, Yves (2002), « Remarques sur le regard », Calmann-Levy

 

Segmentation de l’image et du son pour pouvoir traiter ce qui est investi

On sait que l’enfant autiste a un regard qui s’accroche. Est-ce que les enfants autistes qui  suivent une grille avec un regard en coin ne sont pas en train de pallier leur incapacité à segmenter pour faire bouger ce qui est immobile ? En fait plus précisément, il faut comprendre que le mouvement des yeux crée une succession d’images avec des ruptures qui permettent le traitement. Les barreaux de la grille qui se succèdent donnent une impression de saccade tout avec un mouvement d’yeux non adapté.  

 Si un bébé ne crée pas des ruptures dans ce qu’il voit, le son subit alors  aussi une absence de segmentation. Ainsi on peut se demander comment évolue le traitement de la vocalise par les enfants autistes. Au début de la vie,  l’intelligence du bébé se crée en faisant une sélection synaptique qui permet ensuite au bébé de s’inscrire dans les sons de sa langue. Donc il y a une évolution de la réceptivité chez le bébé.

Remarque : Perdre, même un très court instant signifie qu’il faut retrouver. Or une expérience à l’IRCAM a montré que si une voix chantée est reconstituée d’une manière parfaite, elle donne une impression de voix d’ordinateur inhumaine. Pour lui redonner un caractère vivant, il faut que chaque note ait une attaque où il y ait une recherche du son, donc une sorte d’hésitation. Ce phénomène est à l’opposé de l’accrochage sensuel.

Ce processus de segmentation est fondamental, sans doute la segmentation du son en intervalle réguliers permet en même temps à organiser le temps et à en prendre conscience : La conscience du temps existe  s’il y a une perception d’intervalles repérables appelé pulsation. Ces pulsations se construisent à partir des mouvements et du son. Le processus de segmentations en intervenant sur le matériau du son et les sensations des mouvements rythmés organisent le temps. Une mauvaise rythmique son-mouvement entraînerait une conscience troublé du temps.

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